Les intelectuels français ? Verbeux, engagés et brillants
« Certains mots que nous utilisons pour définir un intellectuel en Angleterre sont carrément méchants : grosse tête, polard, crâne d’oeuf. Autant de termes moqueurs, agressifs et insultants. A Paris, à un saut d’ici en Eurostar, ils voient les choses un peu différemment. Là-bas, l’intellectuel est auréolé de prestige. Il a un poids émotionnel totalement étranger au tempérament pragmatique, flegmatique et antithéâtral des Anglais. Mais en est-il toujours ainsi – même après la mort du communisme ? Je me suis rendu à Paris pour mener ma propre enquête. Un des kiosques de la gare de Lyon fut ma première étape. La littérature sérieuse de Gallimard domine les rayonnages. L’autobiographie de Régis Debray, Par amour de l’art : une éducation intellectuelle, un exercice verbeux de questionnement quasi philosophique, bénéficie d’une promotion musclée. Tout comme le livre-interview de l’humoriste Pierre Desproges, dont l’accroche de couverture a tout du rabâchage cartésien typique : La seule certitude que j’aie, c’est d’être dans le doute. Est-ce qu’un seul éditeur anglais aurait pu considérer ce titre comme un slogan vendeur ?
J’achète le Monde, le quotidien parisien le plus dense en informations. Récemment, il a publié un grand article sur les 35 cinéastes qui se sont joints à une manifestation de solidarité avec les sans-papiers. Qui, en Angleterre, irait s’intéresser à ce que pense une bande de réalisateurs ? D’autres papiers traitent du débat impitoyable qui divise les intellectuels français quant à l’Algérie. Un autre attaque le romancier albanais Ismaïl Kadaré pour sa position erronée sur le Kosovo. « Un grand talent littéraire a perdu sa passion politique », cingle l’éditorialiste. Coup de sang digne de Jean-Paul Sartre, qui déclara autrefois que, pour un écrivain, l’engagement politique est une nécessité morale fondamentale. En fait, être politiquement discret est considéré comme un acte de trahison. Peut-on être moins anglais ? (…) Et que pense l’homme de la rue des intellectuels ? (…) C’est un phénomène bourgeois, parisien. L’idée de la pureté des idées est peut-être un non-sens. Et ils sont si nombreux à s’être mis dans le pétrin. Ce qui signifie ? « Ils se sont laissé séduire par l’idée du pouvoir. Maintenant, les idéologies sont mortes. Il ne nous reste plus que le capitalisme et le marché. » Je demande [à Delouze] ce qu’il pense de Philippe Sollers, romancier, biographe, penseur, ancien mari de Julia Kristeva et l’un des « grands intellectuels » du moment, un homme qui vient souvent pontifier sur des sujets culturels à la télévision française. « Très, très, très brillant », commente Delouze avec une emphase triomphale, « mais aussi un peu versatile. Un homme qui a dîné autrefois avec Valéry Giscard d’Estaing et qui, plus récemment, s’est rallié au camp d’Edouard Balladur. Pour ma part, j’ai refusé une invitation à l’Elysée après la guerre du Golfe. » Il marque une pause le temps de boire un verre ou deux, puis pousse un long soupir.
Je me rends ensuite à La Closerie des Lilas. Assis au milieu de cette luxueuse splendeur, c’est là que je le remarque, à quelques pas de moi, occupé à écrire avec un stylo en écaille dans un coûteux carnet de cuir noir (…) Nous parlons d’art, et il m’affirme que, sans le catholicisme, l’art est presque impossible. Enfin, presque. Quand il s’en va, la foule s’agite dans le restaurant. Un homme se penche vers moi pour me dire : « Vous saviez que c’était Philippe Sollers ? »
La tête vide, je reviens chez moi et je prends un des livres récents de Sollers dans ma bibliothèque. C’est une biographie de Vivant Denon**, peintre, graveur et soldat du XVIIIe siècle, égyptologue amateur dont les pillages ont enrichi les collections du Louvre. Mais ce qui m’intéresse, c’est plutôt la façon d’écrire de Sollers. Ici, rien de sec comme dans tant de biographies anglo-saxonnes, mais un texte intime, habile, sur le ton de la conversation, comme s’il était destiné à quelque petit salon très élitiste d’un autre intellectuel. Il écrit presque comme s’il était du XVIIIe siècle et il jouit de la remarquable ouverture intellectuelle d’un Rousseau, d’un Voltaire, ces grands esprits dont les idées ont contribué à préparer l’avènement de la République française il y a deux cents ans.
En ce temps-là, l’écrivain philosophe disposait d’un authentique pouvoir. A l’époque, il était encore possible de croire que l’on pouvait accéder à la somme des connaissances humaines et que les êtres humains étaient peut-être même perfectibles si l’on y réfléchissait suffisamment longtemps, et avec assez de force… Surtout avec l’aide d’une bouteille ou deux de saint-émilion à peu près correct. Quelques heures – ou quelques jours – plus tard, je retourne à reculons vers Londres, où m’accueille une bruine, insidieuse, intellectuellement désespérante. »
Michael Glover – The Independent – 11/06/98